Venus s’habille en léopard

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Hier soir, tard dans la nuit, j’ai fait une rencontre.

Apparition furtive, nymphe catapultée sur terre par un Dieu capricieux, elle errait depuis trop longtemps dans un coin de ce globe bleu et hostile.

Créature née du coït d’Amour et de Gaïa, ses parents l’avaient nommée Nathalie, ou bien Evelyne, ou bien ça n’a pas d’importance.

Elle n’était autre que la réincarnation d’une déesse ancienne et oubliée, une Vénus du vingt-et-unième siècle que le patriarcat aurait poussée dans un tambour de machine à laver et forcée à voltiger, encore et encore, tel l’enfant capricieux réclamant un dernier tour de manège.


C’est à la terrasse d’un bar que nos regards se sont croisés. Moi sirotant un cocktail chargé, deuxième verre déjà de trop ; elle éblouissante dans son collant léopard et sa veste en véritable cuir de plastique, tourbillonnant autour d’un pied de parasol, comme la pole danseuse s’élève au contact de la barre.  

Un sourire, une voix qui me demande si ça va, une épaule effleurée, et elle s’est en allée. Mais dans cette question, ce sourire, cette caresse, un élixir bien plus puissant, deux mots en substitut à tous les mots du monde et un regard qui crie « je sais » et « je comprends ».

Elle était belle, et forte, et apaisement ; son visage portait encore les marques d’une vie de colère.

Elle m’a regardée comme on regarde une sœur. Elle m’a regardée comme on regarde une fille. Une toute petite femme reflétée dans l’iris de celle qui l’est déjà depuis si longtemps.

Elle qui virevolte trop fort, toute en paillette pour tenter de retenir cette séduisante jeunesse, quand je la porte avec nonchalance, d’un air faussement négligé, avec l’œil fier de celle qui croit tout savoir et fait mine de tout contrôler.

« Je sais et je comprends »

Elle a su les doutes, et la tristesse, et la soif d’amour qu’on camoufle derrière la liberté. Elle a su la solitude. Elle a su la faiblesse.

Alors elle m’a demandé si ça allait.

J’ai répondu oui.

Et c’est moi qui suis partie.